Evènements

Cette rubrique se propose de vous faire découvrir une sélection d'évènements qui ont marqué l'histoire de notre département de 1940 à 1945.

10 janvier 1941 : Alice Guilhem (née Eisenmann) interprète à la Kreiskommandantur de Sens est exécutée sommairement

Guilhem Alice

Alice Eisenmann était née à Strasbourg en 1901. En 1932, elle était venue se fixer à Sens avec son mari, M. Guilhem, ingénieur à l'usine à gaz, et leurs cinq enfants. Son mari étant mort en mars 1935 des suites d'un accident du travail, Alice Guilhem se trouva veuve avec ses sept enfants, deux enfants étant nés depuis l’arrivée du couple à Sens. Son beau-frère prit en charge les trois plus jeunes afin de soulager la veuve. Elle travaillait à l’usine Chaptal à Paron (banlieue de Sens) et fut brièvement employée à la mairie de Sens, juste avant l’invasion allemande. Issue d'une famille strasbourgeoise, elle parlait parfaitement l'allemand et fut réquisitionnée par l’occupant pour servir d'interprète à la Kreiskommandantur de Sens.

Le 9 janvier 1941, elle était au théâtre avec sa fille aînée âgée de dix-sept ans. Pendant l'entracte, un sous-officier de la Feldgendarmerie vint la chercher pour qu’elle lui serve d’interprète au commissariat de police. Quand ils eurent terminé, il accompagna les deux femmes, la mère et la fille, vers leur domicile et, passant place de la cathédrale, il insista pour qu'elles entrent avec lui prendre une collation au café Lamy. Il avait bu. Il fit ouvrir l’établissement qui était fermé. Tandis qu'ils discutaient tous les trois tranquillement, l'adjudant allemand manipulait son arme ; une balle partit qui frappa Madame Guilhem en plein front, devant sa fille. Il était 01h 30 du matin. L'enquête conclut à un accident : « homicide par imprudence ».

Le rapport établi par la police française, à la demande du Kreiskommandant ainsi que les témoignages de M. et Mme Lamy, les propriétaires du café, ne laissent guère de doute sur le fait qu'il s'agit d'un assassinat prémédité. L’adjudant responsable du coup de feu fut interné à la prison d’Auxerre, et très vite relâché. L’historien se pose alors des questions auxquelles il lui est bien difficile de répondre avec rigueur et certitude : Affaire privée ou exécution d'une personne soupçonnée d'espionnage ? Pourquoi un assassinat à cette heure, à cet endroit, et dans de telles conditions, devant témoin ?

Il est avéré que Mme Guilhem rendait des services à la population de Sens, attitude qui montre ses sentiments patriotiques et son esprit de résistance. Paul Picot, résistant sédentaire local qui était alors pharmacien de l’hôpital et qui fut par la suite responsable local du Front national, témoigne du fait qu’elle a à plusieurs reprises subtilisé des lettres de dénonciation qui parvenaient à la Kommandantur, et prévenu ceux qui étaient dénoncés. Elle a par ailleurs contribué à l’évasion de plusieurs prisonniers de guerre, en attente de leur départ pour l’Allemagne, en leur fournissant des papiers.

Un rapport rédigé le 16 juillet 1945 par le commandant Guilhem, beau-frère de Mme Guilhem, affirme que Mme Guilhem exerçait des activités de renseignement. Il expose que sa belle-sœur lui a dit avoir été contrainte d’accepter la fonction d’interprète, en tant qu’Alsacienne résidant en France, et être en mesure de lui fournir des renseignements utiles à la lutte contre l’occupant. Il lui avait alors donné « les adresses nécessaires et la façon de faire parvenir ces renseignements au Deuxième Bureau en prenant toutes les précautions utiles ». Le commandant Guilhem précise qu’elle se sentait repérée et que le Kreiskommandant l’avait mise en garde en lui faisant observer qu’elle se rendait bien souvent chez son beau-frère, alors domicilié à Jouy-en-Josas.

Faudrait-il donc conclure à une exécution pour faits de résistance ? Observons cependant que les conditions de sa mort sont  très particulières. Des activités de ce type semblaient devoir relever pour les autorités allemandes de l'arrestation, suivie d'emprisonnement ou d'exécution. Pourquoi ne fut-elle pas arrêtée puis traduite devant le tribunal militaire d’Auxerre ? La Sipo-SD n’était pas implantée dans l’Yonne à cette époque. Quel service allemand aurait décidé une telle exécution ? On ne peut s’empêcher de penser que des moyens d’élimination plus discrets étaient possibles. S’agirait-il alors d’une affaire privée ? On sait que Mme Guilhem était protégée par le Kreiskommandant, le major Schumann, et qu’elle fut exécutée alors qu’il était, en permission en Allemagne.  Un spécialiste des armes à feu observe que l’arme utilisée par le sous-officier allemand était un revolver de gros calibre, arme inhabituelle et non réglementaire des sous-officiers allemands, qui utilisent habituellement un pistolet automatique Luger P. 08 ou encore du P. 38, tous deux en calibre 9 mm, voire un calibre 7,65 mm. Il ajoute qu’il est presque impossible de faire partir un coup de feu accidentellement avec un revolver, car il faut appuyer avec force sur la détente pour faire tourner le barillet et basculer le chien. A l’inverse, avec un pistolet automatique,  une légère pression sur la détente suffit à faire partir  le coup accidentellement. En la tuant devant témoins de cette façon, il devenait possible de faire accréditer la thèse de l'accident par des témoins. D’autant plus que le patron du café était un prisonnier de guerre évadé qui n’avait aucun intérêt à contrarier la police allemande. Une telle hypothèse n’enlèverait rien à ses actions patriotiques et au fait qu’elle peut être considérée comme l’une des premières résistantes de l’Yonne.

Alice Guilhem n’étant pas implantée de longue date dans le Sénonais, ayant de bonnes relations avec l’officier allemand en charge de la Kreiskommandantur, et ayant été assassinée au tout début de l’Occupation, ne bénéficia d’aucun soutien associatif ou individuel à la Libération, et fut donc complètement oubliée. C’est un ancien résistant devenu historien qui, à la demande de la plus jeune fille d’Alice Guihem, entreprit des recherches méthodiques et patientes, au début des années 1990, retrouvant quelques témoins et quelques documents d’archives, en particulier le rapport de gendarmerie consécutif à l’assassinat. Il acquit la conviction qu’elle était une résistante et entreprit de rendre justice à sa mémoire. Cet objectif fut relayé par une association mémorielle locale, l’AMMRY (Association Musée Mémorial Résistance Yonne Nord), animée par Jean-Luc Prieur, petit-fils d’un résistant sénonais déporté, auteur de nombreuses initiatives visant à la pose de plaques, de stèles ou de monuments à la mémoire des résistants locaux.

L’AMMRY fut à l’initiative d’une cérémonie le 9 janvier 2011, en présence de la fille d’Alice Guilhem et du maire de Sens. Une gerbe fut déposée devant l’immeuble de la place de la République qui abritait en 1941 le café Lamy où Alice Guilhem fut exécutée.

SOURCES : Arch. Dép. Yonne, 1 W 84. Documents rassemblés et aimablement communiqués par Roger Pruneau. Dossier établi par Jean-Luc Prieur et aimablement communiqué. Roger Pruneau, Contribution à la connaissance de l’histoire du département et de la Résistance dans l’Yonne pendant la guerre 1939-1945, inédit, 2002.  Drogland Joël, Histoire de la Résistance sénonaise, Auxerre, ARORY, 2ème édit. 1998, 258 p.

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