Mai 1942 : Karl Haas s'installe à Auxerre comme chef de la Gestapo

Heinrich Himmler, chef de la Gestapo en 1942

L’évocation de la Gestapo (Geheime Staatspolizei, police secrète d’Etat) remplit encore d’effroi ceux qui ont vécu dans la France occupée. Elle est initialement une branche de la police criminelle et a pour mission de rechercher et de réprimer les crimes contre la sécurité publique. Dans la mémoire collective française, le terme rassemble le souvenir de toutes les polices allemandes et de la répression de la Résistance.

Gestapo et SD

Après la prise du pouvoir par Hitler en 1933, les ordonnances se multiplient afin de créer un état policier. Celle de 1936 crée une direction suprême de la police confiée au Reichsführer SS Himmler et rapproche la police et le SD (Sicherheitsdienst), service de renseignement et police privée de la SS, mis en place par Heydrich en 1931-32. En 1938 est créé l’Office central de sécurité du Reich (RSHA). Placé sous les ordres de Heydrich, il rassemble les différentes polices et se divise en sept bureaux. Le bureau IV (Amt IV) est chargé de contrôler l’opinion, de surveiller et de réprimer l’opposition politique, les tentatives de sabotage et de résistance, le terrorisme et l’espionnage. Il finira par s’emparer du contre-espionnage qui est du domaine de l’Abwehr, de la police des étrangers et des frontières, et de la direction des camps de concentration. Dans cet Amt IV, les missions du SD et de la Gestapo se complètent sans qu’il n’y ait jamais eu fusion. Le SD est demeuré un organe des SS. Il est chargé de rechercher et de s’emparer de la personne des suspects. La Gestapo a tout pouvoir de procéder à des exécutions et d’ordonner des arrestations préventives. Les Français n’ont gardé le souvenir que de la Gestapo. Dans l’Yonne comme ailleurs, le terme a pris un sens très large et désigne la police allemande dans son ensemble, y compris le SD, la Feldgendarmerie (police de la Wehrmacht) et l’Abwehr (service de renseignement de la Wehrmacht).

 

Karl Haas

Karl Haas

Le SD s’installe à Auxerre au début de 1942, avenue Victor Hugo.  Jusque-là le SD envoyait des missions de Dijon, Troyes ou Orléans. Le chef du SD est Karl Haas à partir de mai 1942 ; sous-lieutenant SS, il est assisté de quatre ou cinq sous-officiers. Ses chefs hiérarchiques sont les officiers du SD de Dijon et de Paris.

Né le 2 février 1897, originaire de la Forêt-Noire, policier de profession, Karl Haas est adjudant-chef SS au SD d'Auxerre, à partir de mai 1942. Tous les résistants arrêtés et interrogés à Auxerre ont eu affaire à lui : « très zélé, a commis des exactions et des malversations ; a torturé, arrêté et tué de nombreux français ». Il participe personnellement à de nombreuses arrestations : celle de Maurice Mulot et des frères Horteur, celle des époux Cherpi, etc. Dans un rapport très détaillé sur les polices allemandes dans l’Yonne qu’il rédige en janvier 1945, l’interprète à la Kommandantur Grechen pose la question des pouvoirs de Karl Haas et propose cette analyse : « il ne me semble pas qu’il faille lui reconnaître le rôle de dirigeant qu’il s’attribuait et qu’on lui attribuait généralement ; on devrait voir en lui plutôt un simple exécutant (…) Il n’était qu’un sous-officier et il est peu vraisemblable que la sûreté d’un rayon aussi grand et complexe que l’Yonne lui ait été confiée (…) Dans les cas peu importants, Haas devait prendre les décisions de sa propre initiative ; dans les cas graves, l’initiative devait incomber à une conférence qui comprenait le Feldkommandant , le juge, l’officier de sécurité et l’officier de la Feldgendarmerie ; Haas aurait également assisté à ces conférences et exécuté les décisions prises.» Dans cette hypothèse, que Grechen fonde sur ses propres observations, « la responsabilité des mesures de répression prises par le SD reposerait sur toute la Feldkommandantur et non sur Haas uniquement ».

C’est Haas qui prend les décisions locales concernant les enquêtes, perquisitions, arrestations. Pour des faits de peu d’importance, les interrogatoires ont lieu au siège de la rue Victor Hugo ou à la prison d’Auxerre. Les autres interrogatoires ont lieu 4, avenue de Paris, dans une aile de l’hôpital psychiatrique réquisitionné par les SS au début de 1944. Les civils français « ont entendu des plaintes en provenance de cellules où étaient martyrisés les inculpés mais aucun n’a pu pénétrer dans les cellules après un interrogatoire ; le lavage des cellules étant effectué par les SS » (rapport de l’interprète Grechen, 1945). 

Reinhard Heirich, adjoint de Himmler

 

Des Français au service de la Gestapo

Comme la Feldgendarmerie et plusieurs autres services allemands, le SD dispose d’indicateurs français : les V Mann ou V Leute (Vertrauensmann et Vertrauensleute, homme de confiance et gens de confiance). Les perquisitions, arrestations et enquêtes se font à l’aide de la Feldgendarmerie et de la troupe. « Le nombre et la qualité des indicateurs et informateurs civils ne peut être évalué » estime Grechen qui ajoute « on peut toutefois présumer que le SD se proposait de créer un réseau systématique mais il est peu probable qu’il ait réussi à l’établir complètement ». Mais il se serait servi « du réseau d’hommes  de confiance du service de propagande (Propaganda Staffel) qui, lui, était organisé entièrement par l’intermédiaire des partis pro-allemands patronnés par la propagande ». Grechen affirme que le service de propagande et d’information allemand est en réalité l’auxiliaire du SD. Des liens étroits existent entre certains chefs auxerrois du collaborationnisme et le service de la propagande. « Ducarme et ses hommes ont accompli en été 1943 des missions confidentielles pour le compte du SD en accord avec la propagande et ont reçu des armes et des motocyclettes à cet effet » écrit Grechen. A plusieurs reprises, c’est le SD des départements voisins qui intervient dans le cas d’affaires importantes : le SD de Troyes dans l’affaire Ringenbach, celui de Dijon en octobre 1943 à Sens.

A côté de ses indicateurs, la Gestapo dispose d’hommes de main. Selon le rapport Grechen  « ils apparaissent une première fois dans le département en 1943, à la Pentecôte (…) Dans la suite on a soupçonné leur présence dans le département à l’occasion de certains vols de tabac et de bicyclettes et de pillages que les Allemands attribuaient faussement à la Résistance (…) Ils ne firent finalement une apparition ouverte (pour ne pas dire officielle) qu’après Pâques 1944 et établirent leur quartier général dans un hôtel d’Auxerre, malgré les protestations de l’hôtelier. Les innombrables méfaits de cette période sont connus, j’ai transmis régulièrement au conseiller supérieur Damn les plaintes de la population et des autorités françaises.» Sans le citer, Grechen évoque ici les exactions de Marcel Wagner et de sa bande. « L’attitude du conseiller Damn fut très réticente et gênée, les résultats de mes interventions furent d’un côté une inspection par l’officier du SD Gérard qui se conduisit en certaines occasions comme chef de la bande. Enfin au début de juillet ces hommes de main furent déplacés d’Auxerre (effectivement on retrouve Marcel Wagner et son épouse à Belfort). Ces hommes de main agirent en maintes occasions comme agents provocateurs. On peut placer au même niveau certains miliciens, pseudo miliciens et peut-être des affiliés aux partis politiques pro- allemands. Leurs relations avec la population pour y recruter des informateurs et des indicateurs sont certaines, mais ont du se borner uniquement aux plus basses classes de la population.»

 

Karl Haas pendu dans sa cellule

Arrêté et emprisonné, Karl Haas se pend dans sa cellule

Recherché comme criminel de guerre, Karl Haas est arrêté le 8 mars 1947 à Emmendingen, près de Fribourg, en zone d’occupation française. Son arrestation semble être due à un concours de circonstances. Raymond Prudent était inspecteur au commissariat de police de Joigny pendant l’Occupation. En 1945, il est membre des services de la sécurité du territoire à Fribourg, en zone d’occupation française. C’est là qu’il trouve la trace d’un dénommé Haas et commence son enquête. Le 7 mars 1947, la sécurité du territoire procède à l’arrestation du fils Haas (gendarme) et de sa mère. Ils sont interrogés dans la nuit du 7 au 8 mars, passent aux aveux complets et indiquent la cache de Karl Haas. Depuis septembre 1945, il se cachait chez sa sœur à Emmendingen. La même nuit, l’ancien chef de la Gestapo est tiré du lit par la police française.

Jean Lanchon propose, lui, une autre version des faits : le fils de Haas, convoqué puis interrogé, assure que son père a bien servi dans l’armée allemande mais exclut qu’il ait pu se comporter comme un bourreau et affirme ne pas savoir ce qu’il est devenu. L’inspecteur Prudent aurait alors « organisé des caches et des filatures », le fils se rendant deux fois par semaine dans la maison d’une tante avec de la nourriture. Il aurait « découvert Haas, planqué à l’intérieur d’une pièce aménagée dans les combles du bâtiment ». Dans la nuit du 9 au 10 mars 1947, Karl Haas se pend dans sa cellule de la prison de Fribourg à l’aide d’un fil de fer.

Il existe encore une autre version de la genèse de l’arrestation du chef de la Gestapo rapportée par Henri Pannequin à Robert Bailly : Karl Haas aurait été reconnu par des éléments du groupe Bayard incorporés au 1er régiment des volontaires de l'Yonne en occupation à Emmendingen. Dans son ouvrage sur la Résistance icaunaise, Pierre Rigoulot met fortement en cause cette version qu'il estime légendaire.

Sources : Archives départementales de l’Yonne, 33 J 18 ; 1222 W 1, 1222 W 50 (Gestapo et OVRA, rapport rédigé par l’interprète Grechen le 23 janvier 1945). Archives départementales de la Côte-d’Or, 40 M 449. L’Yonne Républicaine, 8 avril 1947 et 9 juillet 1947. Témoignage de Jean Lanchon (ami de Raymond Prudent) in Vincent Alain, La bataille du rail à Laroche-Migennes : de la Libération à la Reconstruction, éd. de l’Armançon, 1997. Cointet Michèle et Jean-Paul, Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation, Tallandier, 2000, 732 p. Baudot Michel, Dalle-Rive Bernard, Delasselle Claude, Drogland Joël, Fouanon Arnaud, Gand Frédéric, Pers Jean-Claude, Roblin Thierry, Rolley Jean, La Résistance dans l'Yonne, cédérom AERI-ARORY, 2004. Delasselle Claude, Drogland Joël, Gand Frédéric, Roblin Thierry, Rolley Jean, Un département dans la guerre 1939-1945. Occupation, Collaboration et Résistance dans l'Yonne, Tirésias, 2007.

 

Arnaud Fouanon et Joël Drogland

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