27 et 30 mars 1942 : manifestations féminines à Avallon

Maurice Vincent, sous-préfet d'Avallon

A Avallon, comme dans tant d'autres villes, le ravitaillement ne cesse de se dégrader au fil de l'Occupation. La situation est d'autant plus mal ressentie, à la sortie de l'hiver, qu'un sentiment d'injustice tenaille la population. Avallon, comme Tonnerre, subit de plein fouet le statut de « ville minoritaire » créé par Vichy et ne bénéficie pas d'une priorité comme Sens ou Auxerre. 

Le 27 mars 1942, une manifestation (spontanée ?) se déroule à Avallon. Elle a l'originalité de n'être composée que d'éléments féminins. Le 31 mars, le sous-préfet Maurice Vincent adresse un long rapport au préfet sur cet événement insolite et peu tolérable : « Le vendredi 27 mars, une cinquantaine de femmes se sont présentées vers 16 heures devant la sous-préfecture et sont entrées dans la cour. Trois ont été reçues par le secrétaire général (M. Jay) qui leur a déclaré que je les recevrai le lundi 30 mars à 16h. Les agents de police ont conseillé aux autres de rentrer chez elles. » L'Administration semble avoir été quelque peu surprise et débordée. Une réunion est immédiatement organisée, qui rassemble le sous-préfet (Maurice Vincent), le maire d'Avallon (Georges Schiever), le commissaire de la police municipale (M. Cloiseau) et le lieutenant de gendarmerie (M. Fontaine). Il est décidé d'emblée d'organiser des rondes dans les quartiers ouvriers de Cousin-la-Roche et Cousin-le-Pont. 

Tout est rationné

Le 30 mars, les ménagères d'Avallon, bien décidées à ne pas s'en laisser conter, reviennent en force. Maurice Vincent, le sous-préfet, raconte : « J'avais été averti par la rumeur publique que la manifestation se renouvellerait vers 4h, ce qui a eu lieu. 150 femmes (trois fois plus que le 27 mars), appartenant aux différents milieux sociaux d'Avallon se réunirent dans la rue principale et se dirigèrent vers la sous-préfecture. Se sont présentées à mon cabinet : Mme Connétable-Pinon : mère de cinq enfants, Mme Connétable est la fille de M. Pinon, ancien président du tribunal correctionnel de Douai. Elle est la belle-sœur de M. René Pinon, écrivain connu ; Mme Seigneur dont le fils est prisonnier de guerre ; Mme Goussot, mère de six enfants. Elles m'ont exposé que les ménagères d'Avallon étaient révoltées par le fait que le régime alimentaire de certaines villes était différent de celui d'Avallon. Les enfants n'ont pas assez à manger et les denrées pourrissent chez les épiciers en gros. La population ne reçoit ni confitures, ni fromages, ni pâtes, ni légumes frais. Certaines familles n'ont plus de pommes de terre. Les parents de prisonniers de guerre ne trouvent plus de denrées pour confectionner les colis. » 

 

La Kommandantur d'Avallon en 1940.

On ne sait quelle a été la teneur des entretiens qui ont suivi et les réponses apportées aux manifestantes avallonnaises. Après un exposé technique sur la situation alarmante du ravitaillement, Maurice Vincent insiste sur la nécessité de l'améliorer rapidement et de faire disparaître les différents régimes existants entre les villes d'un même département. L'autorité de l'Etat français ayant été bafouée, M. Vincent revient sur les consignes policières données à cette occasion et sur le rappel au maire de l'interdiction des attroupements de plus de trois individus. Il fait également le lien entre ces manifestations et le relâchement de la pression allemande : « Il est néanmoins curieux de constater que, tant que la puissance occupante s'est trouvée en force à Avallon, aucun mouvement de rues ne s'est produit et que, quelques semaines après la suppression de la Kreiskommandantur, des mouvements de cet ordre puissent avoir lieu. » Curieux aveu d'impuissance et de subordination du régime de Vichy… M. Vincent s'inquiète en effet de la brusque détérioration du climat social et demande alors au commissaire Cloiseau « de se livrer à une enquête sur l'attitude de certains éléments douteux (non cités), en vue de rechercher si, à la base de ce mouvement, il n'y aurait pas un début d'agitation politique ». 

Les difficultés de ravitaillement ne poussent certes pas directement les habitants vers une résistance active mais contribuent à détourner progressivement la population d'un soutien que d'aucuns pensaient indéfectible au régime du maréchal Pétain. 

Sources : Archives départementales de l’Yonne, 119 W 19405 (sous-préfecture d’Avallon).

Michel Baudot.

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