19 octobre 1943 : Le maquis Vauban attaqué à la ferme des Essarts et la Grange-aux-Moines

Maquisards du Vauban, février 1944

Malgré la pauvreté de son équipement, le maquis Vauban installé à la ferme des Essarts, près d’Asnières-en-Montagne (Côte-d’Or), a multiplié les actions militaires et particulièrement les sabotages ferroviaires. L'impact économique et militaire demeure limité mais l'incidence psychologique locale est forte. Le 6 septembre 1943, la police allemande démantèle partiellement le groupe sédentaire de soutien du maquis à Ravières, arrêtant Gabriel Ramelet et la moitié de la famille Philippot. Le 30 septembre, le maquis lance une expédition de représailles à Ravières, exécutant trois collaborateurs locaux et  blessant un autre gravement. Conforté par ses succès et son impunité, le maquis relâche sa vigilance. Les véhicules « empruntés » sont utilisés sans discrétion pour le ravitaillement, les opérations militaires demeurant pédestres et nocturnes. Le nouveau responsable, Blondeau (« René »), un ancien des Brigades internationales, ex-adjoint au Comité militaire régional des FTP, rétrogradé dans le rang, n'exige pas de ses hommes des gardes de nuit. Il n'a prévu aucun plan de repli et n'organise pas d'exercices d'alerte. Il est lui-même souvent absent du camp et, suivant son exemple, les « missions personnelles » se multiplient. 

L'invulnérabilité du maquis Vauban est un leurre et les Allemands, apparemment bien renseignés préparent une opération d'envergure. Il semble que le maquis ait été prévenu de l'imminence de l'attaque par François Grillot (responsable FTP), grâce à un agent infiltré à la Kommandantur de Dijon, ainsi que par un sédentaire, M. Poitoux, qui ravitaillait le maquis. Au lendemain de cette double alerte, le maquis quitte prudemment les Essarts et se réfugie à la ferme abandonnée de la Grange-aux-Moines près de Pimelles. Dans la nuit du 18 au 19 octobre, six maquisards, dont « René », quittent Pimelles pour les Essarts. Les raisons de ce retour ne sont pas totalement éclaircies. S'agit-il de récupérer de l'équipement ? S'agit-il d'un repli après une tentative d'opération avortée ou au contraire de la préparation d'une mission ? S'agit-il d'une mission de rapport sur l'expédition punitive du 30 septembre ? Toujours est-il que « René » descend coucher à Ravières pour s'y « procurer du lait frais », alors qu'« Edgar » (Bikovski), « Claude » (le cuisinier), Amor, Ahmed et Ramvahne passent le reste de la nuit aux Essarts.

Un maquisard du Vauban, février 1944

 

Vers 5 ou 6 heures du matin, les Allemands, surestimant la puissance de feu du maquis Vauban, donnent l'assaut à la ferme avec au moins une cinquantaine d'hommes et huit engins blindés, dont deux ou trois chars (impacts relevés). Les cinq maquisards sont surpris. Seul « Claude » parvient à s’enfuir sous les rafales de l'ennemi. Ses quatre camarades sont bientôt contraints à la reddition. Les Allemands interrogent « Edgar ». A-t-il parlé sous les coups ? Etait-il malheureusement porteur, comme il l'a lui-même rapporté après la guerre, de papiers compromettants ? « Edgar » est exhibé comme trophée sur un char à travers Asnières. Il reconnaît M. Poitoux mais ne dit rien. Puis il conduit les Allemands à Pimelles. Ces scènes ont eu deux témoins éloignés, Robert Poey (« Jean »), l'adjoint de « René » et Roger Pichon (« Michel ») qui l'accompagnait. Robert Poey a laissé le récit de cette journée : « Mardi matin 19 octobre. Nous quittons la Grange-aux-Moines à bord des Peugeot 402, nous emportons des détonateurs, du cordeau détonant et du plastic en vue d'un déraillement. Nous nous dirigeons vers la ferme des Essarts où se trouve l'équipe de protection (du déraillement prévu?). Arrivés sur le plateau d'Asnières, nous entendons des coups de feu en provenance des Essarts puis nous apercevons une automitrailleuse allemande en position près de la ferme Cortot. Je fais demi-tour. Nous voyons dans les champs un camarade qui nous fait de grands signes. Nous le prenons à bord (il ne peut s'agir que de « Claude », échappé aux Allemands). Il n'est pas blessé mais terriblement choqué. Nous nous dirigeons sans tarder vers la Grange-aux-Moines. Arrivés dans le virage de Pimelles, des personnes nous font signe de nous sauver. »

Il est trop tard en effet. Les Allemands, guidés par « Edgar » sont déjà à pied d'œuvre. Il est près de 9 heures du matin, le temps est épouvantable. Trente hommes s'affairent dans le camp qui, en l'absence de « René » et de « Jean » son adjoint, est sous les ordres de Bernard Alix. Louis Philippot recherche des champignons dans un bois proche, tandis que Louis Thiennot fait cuire un mouton. L'alerte est donnée par « Georges » qui vient de prendre sa faction (il n’y a pas de garde de nuit). L'ordre de dispersion fuse. Les maquisards s'égaillent, la plupart sans armes voire sans chaussures. Les premières rafales, mal ajustées, manquent leurs cibles et beaucoup gagnent la précaire et très aléatoire sécurité des forêts voisines. Tous n'échappent pas. Louis Thiennot est tué sur place. Coiffeur apprécié, il avait été requis pour le STO le 15 mai 1943 et avait gagné le maquis le 25 mai. Il avait 24 ans. A ses côtés, « Simon » est grièvement blessé. Il est capturé ainsi que quatre de ses camarades dont « Julot » (patronyme encore inconnu) qui tentait de fuir caché dans la charrette d'un paysan qui est, de ce fait, arrêté lui aussi. Robert Poey et Roger Pichon étaient là peu après : « la fusillade était moins dense (…) puis elle s'arrêta. Il était plus de 10 heures. Nous avançons lentement (…) nous ne rencontrons personne. Arrivés à la ferme, nous constatons que le sol de la cuisine est couvert de pansements gris bleu (pour « Simon » ?). Nous marchons alors jusqu'à Cruzy et trouvons refuge chez M. Mouton à Melisey. Nous repartons le même soir chercher la voiture. Nous retrouvons tout intact et revenons à Melisey. Nous recevons l'ordre (de qui ?) de nous rendre chez M. Chéreau à Bussy-en-Othe. Là, nous retrouvons le « père Robert » qui écoute nos péripéties et nous demande de rester en disponibilité. »

Dans les semaines suivantes trois autres fugitifs du maquis Vauban sont capturés par les Allemands : l'un à son domicile de Nicey et deux à Avallon. Ainsi Emile Rouyer, né à Paris en 1925, entré au maquis le 30 juillet 1943, est intercepté à Avallon (ou Cussy-les-Forges). Incarcéré à Auxerre, Dijon, puis Compiègne, il est déporté à Buchenwald et meurt, à 19 ans, à Bergen Belsen. Les pertes allemandes sont faibles (un blessé et peut-être un mort). Le maquis Vauban est disloqué mais 25 hommes ont pu s'échapper. La plupart vont rejoindre un autre maquis. « René » reste introuvable. Condamné par le Comité militaire régional des FTP, il rejoindra le maquis Valmy où le rencontre bien plus tard Armand Simonnot. Il sera tué par les Allemands lors de l'attaque de Saint- Seine-l'Abbaye, en août 1944.

Stèle Vauban, commémorative du maquis Vauban à la Chapelle-St-Pierre

Aucun des douze prisonniers du 19 octobre (quatre aux Essarts, cinq à la Grange-aux-Moines, trois dans les rafles qui suivent), tous étrangers à la région, ne fut exécuté sur place. Ils furent pour la plupart déportés à Buchenwald. Six revinrent, dont « Edgar » et peut-être Jean Barbey, Henri Jourdain et Louis Béguet. Amor, Ahmed et Ramvahne « disparus pendant le transfert » ont vraisemblablement été exécutés par les nazis. Après l'attaque du 19 octobre 1943 la répression s'étend au groupe sédentaire de Ravières, déjà atteint par la rafle du 6 septembre. Bernard Alix a gagné avec quatre rescapés la ferme de Maulnes. Bientôt seul, il rejoint Chassignelles où il retrouve quelque temps après Louis Philippot. Emile Proudhon, qui cherche en aveugle à retrouver et réorganiser les survivants du Vauban, les rencontre fortuitement. Avec leur accord et celui de l’état-major FTP, il va créer un second maquis Vauban. Une dizaine d'hommes gagne le Morvan en décembre 1943 ; ils y sont rejoints par Robert Poey : « quelque temps plus tard le « père Robert » m'informe que le Vauban se regroupe dans le Morvan. Nous partons donc dans cette direction (…) Nous passons la nuit chez Jean Couhault (…) Je fais la connaissance de Mimile Boucher qui me conduit à la chapelle où je retrouve une grande partie des camarades dispersés lors de l'attaque des Essarts et de la Grange-aux-Moines. » 

 

Sources : Arch. Dép. de l’Yonne, 33 J 18 (correspondance Bikovski, lettre de mars 1946). Ricco Ferruccio, Les chemins des fontaines, autobiographie inédite (témoignage de Robert Poey). Le Pillouer Yves, Le maquis Vauban, mémoire de maîtrise, Université de Dijon, 1979.

 

Michel Baudot

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