17 mars 1942, les Sénonais terrorisés par la rumeur

Les Sénonais avaient encore en mémoire les horreurs des bombardements de 1940 Source : Collection de la SAS

 

L’Occupation dure depuis bientôt deux ans ; son cortège de malheurs et de privations n’a sans doute pas fait oublier les bombardements de juin 1940. Le bombardement de Paris réveille cette hantise. Les Sénonais vont connaître pendant quelques heures une véritable psychose.

Le premier bombardement sur Paris se produit dans la nuit du 3 au 4 mars 1942, visant les usines Renault. L’alerte est tardive, les réactions de la DCA sont faibles. Le bruit a couru par la suite dans Paris que toute la Luftwaffe était ivre car elle fêtait son anniversaire. La ville est survolée et bombardée de 22h à minuit. Le lendemain, on repère 56 points de chute, 89 immeubles détruits et plus de 200 endommagés. Les usines Renault sont atteintes mais aussi les usines Salmson, Caudron, Millot, Duval. Il y a plus de 350 morts et plus de 500 blessés. Des quais de la Seine sont endommagés, la navigation suspendue ; des dizaines de personnes ont été victimes des effets de souffle dans les tunnels du métro, d’autres noyées dans les caves par la rupture de réservoirs et de canalisations.

            La presse et la radio de Vichy stigmatisent ce « lâche attentat ». La presse locale, Le Bourguignon et La Tribune de l’Yonne rappellent les règles à respecter dans le cadre de la défense passive. Cela suffit-il pour inquiéter les Sénonais ? Stéphane Leuret, sous-préfet de Sens et grand propagandiste de la politique du Maréchal, préfère y voir « un stupide bobard, inspiré sans aucun doute par des éléments gaullistes et communistes ». La rumeur se répand que Sens va être bombardée, particulièrement les usines et la gare. Nombreux sont ceux qui affirment qu’une émission de Radio-Londres l’a annoncé ; d’autres ne doutent pas qu’un tract l’a confirmé. Une atmosphère de panique et d’angoisse se répand le 17 mars 1942 dans la ville.

Les Sénonais avaient encore en mémoire les horreurs des bombardements de 1940 Source : Collection de la SAS

 

« La ville toute entière respirait la crainte ; des parents vinrent nombreux chercher leurs enfants internes dans différents établissements d’enseignement ; des familles entières allèrent passer la nuit aux environs » écrit le sous-préfet. On ne doute pas que les usines seront les cibles des bombardiers. Le préfet écrit au secrétariat d’Etat à l’Intérieur que « les ouvriers de l’usine Mors craignent un bombardement et se consultent pour savoir s’ils continueront à travailler dans cet établissement ». Il en va de même pour les 150 ouvrières de l’usine de la Mousse qui fabrique du matériel de camouflage pour la Wehrmacht. Elles se présentent en grand nombre à la visite médicale.

« Il fallut toute l’énergie de certains industriels », admire Stéphane Leuret, pour que l’économie locale ne soit pas paralysée et que l’Allemagne puisse continuer à l’exploiter. Constatant que la moitié des ouvriers ne sont pas venus travailler la veille du jour fatal, la direction de l’usine Mors menace de licencier les ouvriers absents. Le patron de l’usine de la Mousse fait savoir que toute absence sera considérée comme une démission.

La nuit est calme, les bombes ne sèment pas la terreur. Que faut-il penser ? « Les bons Français déplorent et stigmatisent ce geste criminel » affirme Stéphane Leuret. Mais à Champigny, la femme de l’instituteur « déplorant cette odieuse agression, s’est vue répondre par un jeune homme, le fils de la postière, que ça lui était égal de voir frapper les siens et lui-même pourvu que les Anglais triomphent » !

 

Sources : ADY, 1 W 19 (rapport préfectoral). Michel Henri, Paris Allemand, Saint-Amand, Albin Michel, 1981, 374 p.

 

Joël Drogland

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